À Mâcon, le théâtre ne se contente pas de programmer des spectacles : il expérimente aussi une autre manière de décider. Rencontres et explications.

Depuis 2022, la Scène nationale est organisée en société coopérative d’intérêt collectif (SCIC), une forme juridique qui associe salariés, bénéficiaires et partenaires publics à sa gouvernance. Une exception en France : elle est aujourd’hui la seule Scène nationale à avoir adopté ce modèle.

Dans le cadre de notre enquête sur les sociétés coopératives à Mâcon, nous sommes allés à la rencontre de son équipe. Concrètement, qu’est-ce qu’apporte la SCIC au théâtre et à son projet culturel ? Parmi nos interlocuteurs : Virginie Lonchamp et Christopher Crimes, respectivement directrice de la Scène nationale et président de la SCIC, mais aussi l’administratrice Blandine Caporale et les artistes Magali Meunier et Étienne Rochefort.

 

Une longue histoire coopérative

La Scène nationale de Mâcon n’est pas seulement une exception mâconnaise : elle est aussi, depuis longtemps, un laboratoire de coopération. C’est en 1985, alors que les sociétés coopératives sont encore relativement confidentielles en France, que le théâtre adopte pour la première fois ce modèle, sous la forme d’une SCOP. Christopher Crimes, aujourd’hui président de la SCIC, a joué un rôle moteur dans cette transition du statut d’association à celui de SCOP. L’objectif d’alors ? « Encourager la coopération au sein du théâtre, et sortir l’association d’une période de difficulté financière ainsi que d’un conflit avec la Ville. »

Ce premier modèle coopératif va pourtant progressivement montrer ses limites. Dans son principe, une SCOP repose essentiellement sur les salariés associés. Mais un organisme public comme une scène nationale dépend aussi en grande partie des collectivités et des financeurs publics. Deux statuts difficiles à accorder : Blandine Caporale, déjà administratrice à cette époque et aujourd’hui sociétaire de la SCIC (collège des salariés), se souvient d’un fonctionnement qui compliquait l’implication des acteurs publics. « Cette situation a contribué à limiter les financements accordés au théâtre », ajoute Christopher Crimes. Peu à peu, la relation de confiance entre la Scène nationale et ses financeurs se dégrade, jusqu’à la disparition du comité de suivi. Un article publié par Mediapart en 2014 témoigne des difficultés rencontrées par la structure à cette période, également en interne.

 

2022 : de SCOP à SCIC

Une question se pose alors : comment conserver l’esprit coopératif tout en permettant aux partenaires publics de prendre davantage part à la vie de l’établissement ?

La réponse sera le passage de la SCOP à la SCIC. Statut plus récent que la SCOP, les SCIC sont créées en 2001 pour des projets territoriaux d’intérêt collectif. Un fonctionnement qui correspond bien mieux au label de Scène nationale. En effet, la SCIC permet d’élargir la gouvernance en réunissant plusieurs catégories d’acteurs au sein de collèges : salariés, bénéficiaires, mais aussi contributeurs publics.

Ce changement intervient dans un contexte de renouvellement de la direction. Un an auparavant, Virginie Lonchamp est nommée à la tête de la Scène nationale par le ministère de la Culture. Son objectif est double : « préserver la logique coopérative historique du théâtre et recréer un espace de dialogue avec ses partenaires institutionnels ». Elle rencontre alors Christopher Crimes, qu’elle qualifie de « mentor ». Forts de nombreuses années d’expérience dans le milieu du théâtre, ils travaillent ensemble à la transformation du modèle. En un an, Virginie Lonchamp rédige les nouveaux statuts et définit les modalités de représentation et de vote, avec pour objectif central de permettre aux différents partenaires de retrouver une place dans la gouvernance sans abandonner le principe coopératif. Là où la gouvernance de la SCOP reposait principalement sur les salariés, celle de la SCIC se veut désormais plus ouverte et plurielle.

 

Quatre collèges pour une organisation démocratique

En principe, une SCIC doit contenir au minimum trois collèges : les salariés, les bénéficiaires et les contributeurs publics. Mais, comme l’explique Blandine Caporale, ce statut juridique a été adapté au projet de la structure, avec la création d’un quatrième collège dédié aux artistes, « sans qui le théâtre n’aurait pas de raison d’être ».

Les salariés et les contributeurs publics détiennent chacun 40 % des droits de vote, les 20 % restants sont divisés équitablement entre les bénéficiaires et les artistes. Chaque collège compte pour l’heure entre deux et trois sociétaires. Des effectifs qui pourraient augmenter à mesure que la SCIC se développe, nous indique Virginie Lonchamp.

« L’enjeu premier lorsque je suis arrivée à la direction a surtout été de retrouver un lien de confiance avec les contributeurs publics. Et nous y sommes parvenus puisqu’aujourd’hui, le collège des contributeurs compte la DRAC Bourgogne-Franche-Comté, Mâconnais-Beaujolais Agglomération et le Département de Saône-et-Loire. Nous avons aussi ouvert le collège des artistes, qui se développe actuellement. Dans les prochaines années, l’enjeu sera surtout de renforcer le collège des bénéficiaires pour que le théâtre soit vraiment un lieu ouvert : que spectateurs, professeurs et jeunes se sentent impliqués. On pourrait inclure des directeurs de médiathèques ou de centres sociaux, par exemple. Mais cela demande un immense travail, et il faut d’abord assurer une base solide. »

Trois fois par an, les différents collèges se réunissent à l’occasion de comités techniques, qui constituent des espaces de discussion et de réflexion, où chacun a vocation à présenter ses projets et à échanger sur ses expériences. « Ce qui compte surtout, c’est de réunir autour d’une même table des personnes qui ne regardent pas la Scène nationale depuis le même endroit. Ce qui est intéressant, c’est la collégialité », résume Blandine Caporale. La SCIC n’est donc pas seulement un mécanisme juridique ; elle est avant tout construite pour confronter les regards.

 

La voix aux artistes !

« Les artistes apportent un regard que les responsables administratifs ou les élus n’on pas forcément », insiste Virginie Lonchamp. « Souvent, leur vision est plus large et comporte une dimension nationale ou internationale avec un véritable intérêt territorial, comme ils ont souvent été amenés à travailler à l’étranger. Cela leur permet de comparer différentes politiques culturelles et de partager leur expérience lors des comités techniques. »

Les artistes intégrés à la SCIC sont loin d’être choisis au hasard : « On recherche des artistes capables de se décentrer de leur situation individuelle et de réfléchir à l’intérêt général, avec un véritable intérêt pour la réflexion collective et territoriale. »

 

  • Étienne Rochefort, chorégraphe

C’est le cas d’Étienne Rochefort, chorégraphe intégré à la SCIC il y a un an. Pour lui, projet artistique et projet coopératif sont indissociables et procèdent d’un même principe : celui de se réunir pour créer ensemble. Il y a deux ans, il a créé « La Plateforme », un projet de territoire centré sur la danse urbaine qui réunit travail artistique et dimension politique. Il s’agit, dit-il, « d’un écosystème régional permettant de faire circuler les personnes et les compétences en s’appuyant sur l’horizontalité, la mutualisation et l’indépendance ». C’est à ce moment-là que Virginie Lonchamp lui propose une association artistique, qu’il accepte immédiatement. Et pour cause : les projets de la Scène nationale et de La Plateforme reposent tous deux sur le principe coopératif.

« Je ne souhaite pas m’enfermer dans une tour d’ivoire. En tant qu’artiste, je veux m’investir à l’échelle du territoire et du collectif. Et le projet de la SCIC résonne avec cette volonté. »

Le chorégraphe considère ainsi la Scène nationale comme une « sorte de quartier général » des projets régionaux, assurant un espace de création aux artistes grâce aux résidences, ainsi qu’un soutien financier. Mais surtout, elle rend possible la coopération à l’échelle régionale.

C’est dans ce cadre qu’Étienne Rochefort participe aux comités techniques de la SCIC, au contact d’acteurs tels que le Département ou la DRAC, dont il salue le soutien et l’écoute. « Les financeurs publics jouent un rôle déterminant dans la diversité culturelle française. Ce sont eux qui maintiennent le tissu artistique local et qui favorisent l’émergence de nouveaux artistes. Une disparition de ces soutiens conduirait à une uniformisation des propositions et à la disparition de nombreuses compagnies. Les petites structures doivent être protégées car elles nourrissent le foisonnement artistique français. »

Cette année, il prépare une nouvelle pièce, qui sera jouée au théâtre en avril. Une première résidence a eu lieu en septembre. Les danseurs sont issus de différents collectifs régionaux réunis pour ce projet au sein de La Plateforme. La création, qui s’intitulera Folks, portera sur scène les valeurs de partage auxquelles croit le chorégraphe. Une pièce puissante et pulsionnelle, mettant en scène des corps ouverts aux autres, dont il parle plus en détail dans ce portrait, à retrouver sur macon-infos prochainement : « “Je suis convaincu que la danse peut changer le monde”, Étienne Rochefort ».

 

  • Magali Meunier, commissaire d’exposition arts visuels

Comme Étienne Rochefort, Magali Meunier appartient au collège des artistes depuis un an. Commissaire d’expositions d’arts visuels, elle a commencé à travailler avec le théâtre en 2024, dans le cadre du programme CURA, un dispositif initié par le ministère de la Culture pour soutenir la présence des arts visuels dans les scènes nationales.

C’est dans ce cadre qu’elle a créé le projet « Nuance ». Un nom aussi artistique que politique, pour répondre par la couleur (la « nuance » littérale) à un monde de plus en plus manichéen. Une dizaine d’artistes visuels (peintres, sculpteurs, vidéastes) ont donc été sélectionnés par ses soins.

« Pour ce projet, j’ai pris en compte que le théâtre était un lieu de spectacle vivant, avant d’être un lieu d’exposition. J’ai donc cherché à déployer les œuvres pendant les temps forts de la vie du théâtre, comme les ouvertures de saison. Surtout, j’ai travaillé à partir de l’organisation spatiale du théâtre, en installant les œuvres au niveau des loges ou des servantes, par exemple. »

C’est à la suite de ce travail collaboratif au sein du théâtre qu’elle a rejoint la SCIC. Depuis un an, elle appartient au collège des artistes et se rend aux comités techniques, où elle joue un rôle qui dépasse celui de la création artistique.

En effet, elle collabore particulièrement avec l’administration pour développer les liens du théâtre avec les publics et les autres acteurs. Ainsi, elle intervient directement dans le futur projet d’établissement. « Ce qui est intéressant, ce n’est pas seulement la démarche artistique, mais aussi de participer à la vie du théâtre, à son développement. J’aime voir comment on parvient à créer des projets culturels, tous ensemble. »

Ce qu’elle apprécie particulièrement dans la SCIC ? Qu’il s’agisse d’une équipe vivante, toujours en mouvement et capable de travailler sur le temps long, pour voir les projets évoluer.

Elle aussi apporte un regard singulier sur les pistes d’évolution de la Scène nationale. Selon elle, il serait intéressant de développer davantage les liens avec les entreprises, en ouvrant notamment le collège des contributeurs aux acteurs privés. « Même si cette piste pose la question de la compatibilité entre la mission de service public de la Scène nationale et d’éventuels partenariats privés, je considère que les deux peuvent être compatibles. Cela permettrait d’ouvrir encore plus le théâtre sur l’extérieur. »

 

Ouvrir le théâtre sur la ville et au-delà : « La Fabrique de la Relation »

Car l’objectif premier de Virginie Lonchamp à travers toutes ces initiatives est d’ouvrir le plus possible la Scène nationale sur la ville et ses alentours. Affirmer la pluridisciplinarité des formes artistiques, soutenir les artistes de la région, encourager les partenariats avec les acteurs de la région et donner un rôle actif à chacun dans la vie du théâtre sont autant de façons de faire vivre ce qu’elle nomme « La Fabrique de la Relation », une vision largement permise par le statut de SCIC.

Car c’est bien en mettant en relation les différents collèges, comme celui des artistes et des contributeurs publics, que peuvent naître de nouvelles dynamiques. L’exposition « Nuance » a notamment attiré des habitants du quartier et des enfants moins habitués à fréquenter le théâtre. De même, quatre spectacles hors les murs sont organisés chaque année. « Ces spectacles hors les murs contribuent à modifier l’image de la Scène nationale en lui donnant un aspect moins distant et plus ouvert », constate Virginie Lonchamp.

Toutes ces initiatives sont permises grâce à un dialogue constant avec les communes de l’agglomération. Des formations construites en interne sont notamment proposées aux élus pour les sensibiliser aux enjeux culturels locaux et les encourager à participer aux projets portés par la Scène nationale. Une fois par an, toutes les communes de l’agglomération sont réunies au théâtre pour faire un bilan des projets et un partage d’expérience. Intégrées dans le collège des contributeurs, les collectivités participent ainsi aux réflexions collectives de la SCIC et portent les artistes qui en font partie.

Cette coopération s’étend même à plus grande échelle, avec des partenariats plus larges. La Scène nationale de Mâcon collabore notamment avec les deux autres scènes nationales du département pour créer un festival visant à diffuser la danse dans les territoires ruraux, du 10 au 30 mai. Au programme : une trentaine de spectacles, des formes intimistes ou plus importantes, et des spectacles dans et hors les murs.

À terme, l’idéal serait de renforcer le collège des bénéficiaires, afin que les spectateurs en tout genre puissent participer activement à la vie du théâtre.

 

Les humains avant tout

En rencontrant l’équipe de la Scène nationale de Mâcon, une chose apparaît clairement : la SCIC ne saurait être envisagée seulement comme un statut juridique. Blandine Caporale le résume très bien : « C’est avant tout une histoire d’humains. » Tous les sociétaires, qu’ils soient artistes ou salariés, élus ou bénéficiaires, semblent animés par une envie réelle de faire ensemble. Leur objectif est de préserver les arts vivants et les rendre accessibles au plus grand nombre. Une ambition que le statut de SCIC rend réalisable, en permettant à chacun d’apporter sa pièce à l’édifice.

 

Iris Ardeois

 


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