Le président du Conseil départemental saisit l'occasion du déplacement du Premier ministre en Gironde pour rappeler que le temps n'est plus aux constats et aux paroles mais aux actes. « Du jamais vu à notre époque et pourtant, rien d’inattendu. Tout le monde savait, tout était connu » écrit-il...

 

Lettre ouverte au Premier Ministre Sébastien Lecornu

Monsieur le Premier Ministre,

C’est dans un contexte brûlant que je vous interpelle aujourd’hui.

Brûlant tout d’abord à l’échelle de notre pays qui vit un été hors normes au niveau des incendies : 

- 120 000 hectares brulés en France métropolitaine dont 42 000 hectares et 240 maisons détruites, nécessitant l’évacuation de 220 000 personnes rien qu’en Gironde
- 10% du massif forestier de Fontainebleau ravagés par les flammes
- 4 sapeurs-pompiers morts en service commandé et plusieurs centaines, blessés ou intoxiqués.

Du jamais vu au XXIe siècle, tant en termes de dégâts que de mobilisation matérielle et humaine, et de solidarité, incroyable et appréciée, avec l’engagement spontané d’agriculteurs, de chasseurs, de l’ONF, de chefs d’entreprises, de commerçants, de bénévoles, d’élus de terrain, sans oublier l’aide interdépartementale, précieuse.
Du jamais vu à notre époque et pourtant, rien d’inattendu. Tout le monde savait, tout était connu. Je ne crois pas qu’il y ait besoin d’un énième rapport pour faire des constats qui existent déjà.

En effet, en 2022, à la suite des mégafeux en Gironde, nous avions, avec mon collègue président Jean-Luc Gleyze, remis un rapport au Gouvernement et formulé des propositions concrètes au titre de l’Assemblée des Départements de France. Est-il la peine de rappeler qu’ont découlé de cela le rapport Falco en 2023, puis les conclusions du Beauvau de la Sécurité civile en 2025. Avec un verdict identique : notre modèle de sécurité civile n’est plus dimensionné pour répondre aux risques d’aujourd’hui et de demain. Nous avons alerté et fait des propositions pour le financement des SDIS, insisté lourdement du fait de la mauvaise santé financière des collectivités. Des collectivités qui financent plus de 90% des 5,6 milliards d’euros de budget des SDIS – les Départements assumant à eux seul 60% de cet effort. 
 
Vous le savez autant que moi monsieur le Premier ministre, sans les Départements, le système ne tient pas. Aujourd’hui, nous sommes au bord de l’implosion. La grève lancée en plein mois d’août par les 9 syndicats de pompiers en témoigne. Eux aussi atteignent le point de rupture. 
 
Alors oui, des actions ont été réalisées, notamment les pactes capacitaires, mais nous voyons bien que cela reste insuffisant. Le secours en France est à bout de souffle. Les sapeurs-pompiers de France sont épuisés, partagés entre ces luttes inédites contre les flammes et le secours au quotidien qui ne faiblit pas. Sans action concrète au niveau de l’Etat, ils ne pourront plus faire face. Nous ne pourrons plus faire face.
 
Monsieur le Premier ministre, au regard de l’urgence, le temps n’est plus à la concertation. Tout a déjà été dit. Tout est déjà connu. Tout est déjà sur la table. Le temps est à la décision.  
 
Aujourd’hui, c’est toute la Sécurité civile qu’il faut refonder, dans un contexte global de réchauffement climatique, de vieillissement de la population et de raréfaction de la ressource en eau. Voilà la réalité de la situation Monsieur le Premier ministre !
 
Les feux de végétation, la multiplication des épisodes de sécheresse, d'inondations et de phénomènes climatiques extrêmes ne sont plus l’affaire de quelques zones géographiques territoriales. Ces événements de plus en plus récurrents et de plus en plus violents se déclinent partout en France et chacun œuvre à son niveau, et dans l’urgence.
 
L’anticipation montre tout son intérêt. Il faut une vision à plus grande échelle, pour éviter que certains SDIS finissent par manquer de moyens humains et matériels en cas de situation extrême. En Saône-et-Loire, nous avons par exemple engagé 24 camions citernes pour l’incendie dans la réserve forestière du Morvan. Entre ceux partis en renforts dans le Sud de la France et en Gironde, et les 3 en maintenance après avoir brûlés en intervention dans le Gard, il n’en restait que 4 disponibles pour intervenir en Saône-et-Loire. Mon département n’a pas été un cas isolé, même si les médias nationaux n’ont pas fait leurs choux gras de ces situations.
 
Alors oui, peut-être que certains ont le sentiment que la gestion des incendies a été parfaite et qu’il y avait suffisamment de moyens. Sans doute. Mais à quel prix ? 
 
La mobilisation humaine autour de l’action remarquable des sapeurs-pompiers doit nous inciter à la résilience et nous orienter vers une nécessaire démarche collective face aux risques climatiques, et pourquoi pas autour d’une alliance entre l’État, Départements de France, l’association des maires de France, l’association des intercommunalités de France, la Fédération nationale des sapeurs-pompiers de France, les SDIS, l’Office national des forêts, les communes forestières, les chambres d'agriculture, les associations d’employeurs, les assureurs, les partenaires scientifiques et de recherche, les institutions européennes. Un pacte d’adaptation des territoires aux risques climatiques qui s’inscrirait comme une grande cause nationale mobilisant l'ensemble des acteurs de la prévention et du secours.
 
Ce pacte d’acteurs pourrait ainsi contribuer à prévenir, anticiper, protéger, innover, en s’appuyant sur un fonds national de résilience des territoires, dans le même esprit que le fonds Barnier. 
 
Prévenir, car le meilleur feu est celui qui ne démarre pas. Ce pacte viserait à renforcer les aménagements de défense des forêts contre l'incendie, les réserves d’eau, les pistes d’accès aux massifs, les coupures agricoles et forestières et la sensibilisation des populations.
Anticiper en détectant les risques avant qu'ils ne deviennent des catastrophes. Ce pacte encouragerait le renforcement de la prévision opérationnelle, l’utilisation des données météorologiques, la cartographie dynamique des risques ainsi que les systèmes de surveillance et d'alerte précoce.
Protéger par le renforcement et le renouvellement des moyens matériels de lutte des SDIS, tout en améliorant les équipements de protection individuelle de nos sapeurs-pompiers, en s’appuyant sur leur expertise de terrain.
 
Et innover, grâce à la connaissance fine de nos territoires par les acteurs communaux, départementaux et les sapeurs-pompiers afin de développer l’intelligence artificielle, les drones, les capteurs connectés et les modélisations prédictives.
 
Ce fonds national de la résilience aurait pour vocation d'accompagner les investissements rendus nécessaires par l'évolution des risques climatiques et de soutenir les projets structurants portés par les SDIS et les collectivités.
 
Un fonds qui pourrait être alimenté par : 

- Une contribution nationale des assureurs en lien avec la valeur du sauvé, qui ne serait en réalité qu’un juste retour de ce que n’ont pas à indemniser les assureurs grâce à l’intervention des secours. On fournit plus facilement le nombre de biens détruits que ceux sauvegardés. Cette contribution pourrait être calculée sur la base des 46,1 millions de contrats d’assurance multirisques habitations, à raison de 2€ par contrat.

- La participation de l’Etat pourrait se substituer au pacte capacitaire 2023-2027.

- Le fonds pourrait être abondé par des financements européens issus de dispositifs existants comme le programme LIFE climat ou encore le FEDER, dans la mesure où les conséquences du réchauffement climatique ne concernent pas que la France, que ce soit en matière d’effets ou de lutte mutualisée.

- Il pourrait y avoir aussi une contribution des grands opérateurs d’infrastructures, non pas sous forme de nouvelle taxe mais plutôt dans une notion de co-investissements (Enedis par le financement de détection précoce autour des lignes électriques, les sociétés d’autoroutes par la création de réserves d'eau incendie le long des réseaux, Orange par la sécurisation des réseaux de communication de crise, Veolia par la mise en place d’équipements hydrauliques mobilisables par les SDIS, etc.).

- Ou encore du mécénat, qui permettrait aux entreprises ou fondations de financer des projets d'intérêt général liés à la prévention des risques, au soutien d’actions comme la sensibilisation des populations, les jeunes sapeurs-pompiers, la culture du risque dans les écoles, les réserves communales de sécurité civile ou des projets de protection des forêts.

L'objectif de cette ambition nationale serait d'inscrire l'effort financier dans la durée grâce à une programmation pluriannuelle.

Je le redis, les constats sont connus. Nous devons maintenant agir et agir vite en écho aux événements de cet été. Nous devons donner aux SDIS et aux élus locaux les moyens de protéger durablement les Français, leurs biens et leurs patrimoines. C'est le sens de cette ambition nationale que je vous propose aujourd'hui sur fonds de résilience territoriale.
C’est à notre tour d’éteindre l’incendie qui consume depuis trop longtemps nos soldats du feu et plus largement tous les volontaires et professionnels de notre système de secours français.

Agissons ensemble, donnons-nous les moyens, pour eux, pour tous les Français !
Comptant sur l’intérêt que vous porterez à cette lettre ouverte, je vous prie de croire, Monsieur le Premier Ministre, à l’assurance de ma haute considération. 

André ACCARY
Président du Département de Saône-et-Loire,
Président du Conseil d’administration du SDIS71
Président de la commission SDIS à Départements de France