dimanche 17 février 2019

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« J'ai bu pour me donner des forces. » Alain C., 54 ans, se tient devant les juges. Assise pas loin derrière lui, sa curatrice de l'UDAF. Depuis juillet 2015 Alain C. bénéficie d'une curatelle renforcée : le 4 décembre de cette année-là, il a voulu en finir avec ses problèmes, avec sa vie.

 

Alain C. travaille comme préparateur de commandes, il est en CDI depuis fort longtemps et ne pose aucune difficulté dans son travail. Ses soucis viennent d'ailleurs. L'expert psychiatre parle d'un état dépressif qui fut grave, il parle d'une « légère altération du discernement » au moment des actes, sans abolition toutefois. « Angoisses psychiques très importantes, il a multiplié des achats. Grande fragilité et difficulté à les dire », un euphémisme pour décrire un homme qui, il le déplore lui-même, ne s'ouvre à personne de ses problèmes mais les accumule jusqu'à ne plus savoir comment en sortir.

Au soutien de ses achats : des crédits à la consommation, comme ceux de Cetelem, lui fait préciser un assesseur. Pas de plan de surendettement en vue puisqu'Alain garde tout pour lui, en lui, et finit par ne plus voir d'issue.

Aussi ce soir de décembre, il boit pour se « donner des forces ».

« Et puis ? demande le président.

Un silence.

- Et j'ai tourné en rond.

- Oui. Expliquez, monsieur !, s'impatiente le magistrat.

Un silence.

- Je savais pas si j'allais le faire ou pas, et après je me suis lancé. »

 

Alain a donc picolé, puis il a regardé la télé jusqu'à minuit, et subitement s'est levé de son fauteuil, a saisi la bouteille d'essence, en a répandu dans toutes les pièces, et a lancé des allumettes, les feux ont pris tout de suite. Puis il est allé se coucher. Sa chambre brûlait.

« Mais j'ai pas eu le cran de mourir. Je suis descendu. Et après je suis remonté, mais j'ai pas eu les couilles de me mettre dans le feu. »

 

Alain était locataire d'un appartement dans une maison à Vinzelles. L'autre partie du bâtiment était occupée par un couple : c'est leur détecteur de fumée qui a donné l'alerte.

« Quand le voisin est arrivé, je n'arrivais plus à me lever. » Le voisin trouve en effet Alain au sol dans le vestibule, les pompiers l'emmènent au centre hospitalier pour des soins, il est intoxiqué et couvert de suie.

 

« Et le voisin, justement ? interroge le président

- J'y ai pas pensé.

- Monsieur... il y a des moyens sans risque pour les tiers, quand on veut se suicider. »

 

Son avocate  bondit : « Je trouve que la question est déplacée. »
Réponse lapidaire du juge : « Eh bien, vous me laissez poser ma question, vous en parlerez plus tard. » Mais la question des « moyens possibles pour mettre fin à ses jours sans risque pour les tiers » va rester sans suite : que pourrait bien répondre Alain C. ?

 

Maître Raynaud de Chalonge en revanche, y reviendra : « Mon client est très fragile, il est reconnu comme handicapé. Il faut respecter les personnes qui comparaissent à la barre, comme le rappelle à chaque audience le Président de ce TGI. » Elle parle de l'état de « détresse morale » de cette homme, qui, sans la moindre intention de nuire à autrui, a fait flamber son logement, sans avoir eu, in fine, « les couilles » de s'immoler. Ce n'était pas sa première tentative de suicide : certaines souffrances ne laissent pas en paix.
Maître Vion elle-même, qui intervient pour le propriétaire victime, précisera à Monsieur C. que son ancien bailleur ne nourrit "aucune animosité envers lui", et elle aura quelques mots pour reconnaître que ce qui se joue dans l'intimité d'une personne qui tend au suicide ne saurait s'exposer dans un tribunal. La question des « moyens sans risque pour les tiers » est mise sur la touche une deuxième fois.

 

Les dégats, par chance, ne sont donc que matériels, mais la réfection des parties endommagées a coûté cher et mis en difficulté le propriétaire. Près de 20 000 € de factures au total dont il demande le remboursement, y ajoutant les mois sans location possible à hauteur de 6 500 € de perte. Maître Raynaud de Chalonge va souligner une difficulté : « Groupama a indemnisé le propriétaire mais nous n'avons pas la quittance d'indemnisation. Nous savons qu'en mars 2013, l'assureur a versé un 1er règlement de plus de 12 000 €. Un renvoi sur intérêt civil permettrait d'y voir clair. »

 

L'avocate dit qu'Alain C. a trouvé une situation apaisée avec la mesure de curatelle, « apaisée et de confiance ». Elle rappelle également qu'une obligation de soins ne mène à rien si la personne n'a pas fait le chemin nécessaire à s'engager dans ces soins, et pense qu'un sursis mise à l'épreuve, comme le parquet l'a requis, n'est pas pertinent vu le cadre dans lequel est désormais inséré Monsieur C., et qui devrait le conduire à aller lui-même consulter et se faire aider.

 

Alain C., à qui le tribunal semblait reprocher de n'avoir pas déjà fait cette démarche de lui-même (« Monsieur, vous avez 54 ans, vous avez toute liberté de prendre un rendez-vous pour vous »), avait dit deux fois qu'il attendait son jugement, pour « avoir des conseils ».

 

Homme fragile, homme sous curatelle, majeur et mineur à la fois, qui a désormais conscience que son renfermement est dangereux et qui sollicite la direction des magistrats.

Il est condamné à 6 mois de prison avec sursis assortis d'un suivi mise à l'épreuve de 2 ans, avec une obligation de soins et celle d'indemniser la victime à hauteur de 26 376,45 euros.

 

F. Saint-Arroman

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