mardi 1 décembre 2020
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Les avocats de la défense sont placés devant le box des accusés. Jacky Martin s'y tient sur un tabouret, le front plissé, les jambes impatientes. Qu'un de ses avocats se lève et c'est Cerbère se dressant devant la porte de l'enfer.

Maître Varlet, Maître Nicolle, et Maître Scrève : trois têtes sur une robe, celle de la défense qui loyale (à son client), engagée (pour son client), s'élève et attaque sans répit depuis 9 jours.

 

Nous sommes le vendredi 23 septembre 2016, à la Cour d'Assises de Saône-et-Loire. On y juge Jacky Martin, 54 ans, en détention préventive depuis 4 ans ½ pour un crime datant de 2005, qu'il soutient n'avoir pas commis, celui d'Anne-Sophie Girollet, une étudiante de 21 ans à l'époque. Elle aurait 32 ans aujourd'hui.

Son meurtrier doit répondre d' « enlévement, séquestration et homicide volontaire ». L'ADN de Jacky Martin a été retrouvé dans la voiture de la victime ainsi que sur son tee-shirt mais l'accusé se défend d'être un assassin et les faits remontent à 11 ans. En milieu de semaine les jurés rendront leur intime conviction, elle fera jugement.

 

Les parents et le frère d'Anne-Sophie sont là, orphelins de leur fille, d'une soeur, d'une nièce, d'une cousine. Maître Saggio les assiste pour dire, enfin, ce que ce crime a arraché à leurs vies, ce que ces années d'attente sans fin ont usé en eux, ce que la mémoire de leur fille exige : que ce dossier judiciaire se referme, en sachant qui ?, pourquoi ? (son enlèvement et son meurtre étaient-ils organisés ? Le fruit d'un funeste hasard ? De quelle funeste rencontre ?), et que justice soit rendue.

 

Jacky Martin greffier de son procès

Tout au long de la journée, Jacky Martin ne se sépare pas de son bloc et de son stylo : il prend des notes, frénétiquement. Il réagit à tout. Mouvements de dénégation lorqu'on évoque des aspects qui le chargent, souriant franchement quand c'est le contraire. Hélant de la main la présidente parce qu'il veut prendre la parole. Confus dans ses questions ce jour-là.

 

Son fils, digne

Concentré lorsqu'à la barre arrive son fils. Son fils élevé par son frère, Eric. Ce fils d'une trentaine d'années malheureux et souffrant du tripot familial, qui se reprend alors qu'il allait appeler son père biologique « monsieur », expliquant qu'Eric est son oncle, son père, son beau père, et son parrain, aussi. Lequel oncle dira « mon fils » au lieu de « mon frère » en désignant Jacky. La logique des places a explosé depuis longtemps, ça tient comme ça peut, ça bringueballe, normal. Touchant et digne jeune homme. Tristesse.

 

Trop confiante ?

Infinie tristesse lorsqu'on remarque une rose plantée dans un petit seau devant les parents d'Anne-Sophie. On ne sait d'où elle vient, ni pourquoi elle est là, mais spontanément on l'habille du souvenir de la jeune femme disparue le 19 mars 2005 et dont le corps sans vie fut sorti de la Saône le 2 avril suivant. Une de ses amies de fac la décrit comme « trop confiante ».

 

Garder l'équilibre relève de l'exploit

Caroline Podevin préside en équilibre tant dans le timbre de sa voix ferme et douce, que dans l'impartialité qui doit guider ses intructions, et que dans la régulation des interventions parfois extrêmement violentes de la défense provoquant le ministère public, voire la présidente elle-même. Les régulations ne furent pas toujours possibles dans la sérénité, loin s'en faut, mais ce vendredi, les éclats sont plutôt tempérés de précautions oratoires.
L'excès en la matière finit non seulement par épuiser tout le monde, mais discréditerait les débats : comment des jurés, citoyens tirés au sort, peuvent-ils réfléchir, raisonner, assimiler les éléments du dossier s'ils sont sans cesse soumis à des coups de taser ?

Les avocats de la défense usent donc de leurs torpilles avec davantage de mesure, mais nous sommes bientôt à la fin du procès.

 

Enjeux hors normes pour la famille de la victime, et pour l'accusé aussi qui encourt la réclusion criminelle à perpétuité

Entre les 52 témoins cités à la barre, auditionnés tantôt brièvement tantôt longuement, les 13 experts, et les clash de la défense dénonçant des irrégularités de procédure, laquelle dans ce dossier est « perfectible » concède la présidente ce vendredi, l'affaire n'a pas encore été abordée au fond : les réquisitions de Karine Malara, avocate générale, la plaidoirie de Maître Saggio pour la famille d'Anne-Sophie Girollet, et les plaidoiries des défenseurs de Jacky Martin donneront les lignes de force des arguments des uns et des autres, les preuves, les objections possibles.
Puis les jurés se retireront pour délibérer, ils ont chacun à se forger une « intime conviction » : Jacky Martin est-il coupable de ce dont il est accusé ? Est-il innocent ? Enjeu considérable, qui l'est tout autant sur son avers : les parents d'Anne-Sophie Girollet rentreront-ils chez eux avec le sentiment qu'enfin le crime dont fut victime la jeune femme a trouvé une résolution judiciaire, ou resteront-ils dans l'incertitude et l'attente ?

 

Les jurés doivent se forger une intime conviction

De tels enjeux reposant sur une intime conviction, on comprend que la défense à trois têtes ne rate rigoureusement aucune occasion de tailler des brèches, d'ouvrir les portes au doute. Le doute doit in fine profiter à l'accusé. On comprend que face à ce cerbère bondissant, l'avocate générale ne laisse elle non plus rien passer : une brèche s'ouvre, on la referme, et ainsi de suite. « Il en restera bien quelque chose » peut-on penser, comme on le dit de la calomnie, mais il s'agit de justice, et si nul n'attend plus de vérité nue, pure et éclatante, au moins en attend-on du vrai.

Sur l'issue, les supputations du public vont bon train, oscillant la plupart du temps d'un bord à l'autre au gré des auditions. Certains restent malgré tout acquis à l'innocence de l'accusé, simplement parce qu' « il a toujours clamé son innocence, et il n'est pas capable de ça, c'est juste un voleur de voitures », comme d'autres sont convaincus de sa culpabilité « parce que l'ADN ne se ballade pas », « parce que la petite devait aussi avoir de mauvaises fréquentations ».

 

« Une certitude : Jacky Martin est lié à cette affaire »

En ce vendredi 24 septembre, 9e jour de procès, un enquêteur se présente à la barre, il y restera plus de 3 heures. Ce commandant de police sera écouté paisiblement puis passé à la brosse dure par Maître Nicolle, il posera néanmoins avec assurance :

« On a une certitude dans ce dossier : vu où on a trouvé la voiture, et le corps pas loin, le meurtrier est monté dans cette voiture, il l'a manipulée. On y a prélevé de l'ADN et cet ADN correspond à celui de Jacky Martin : il est lié à cette affaire. »

Comment est-il lié ?

L'enquête a établi qu'il était à Replonges le 19 mars 2005 en fin d'après-midi, qu'il est passé aux Perrières à Mâcon le lendemain (d'où Anne-Sophie avait disparu), pour prendre de l'essence.

Les différentes explications de l'accusé pour éclairer la présence de son ADN dans la voiture de la victime et sur ses vêtements, restent « incroyables » pour le policier et les équipes qui ont travaillé sur cette piste, la plus féconde jusqu'ici.
Maître Nicolle tente de faire trébucher l'OPJ en lui demandant ce qu'il faisait, lui, telle nuit il y a 5 ans... On tourne en rond. On sait que tant d'années délavent les souvenirs, voire les effacent. Et après ? Sa délinquance habituelle dessert la défense de l'accusé, nul employeur ne pouvant attester de sa présence au travail à cette période là. Les zones d'ombre subsistent, à trois jours du verdict, et il va falloir faire avec.

Côté box, on affirme avec force qu'on ne peut condamner un innocent en manipulant des éléments dans le sens qui arrange. Côté accusation, l'avocate générale se lève également à chaque fois que nécessaire pour demander que l'on en reste au concret, et qu'on cesse d'égarer tout le monde avec des manipulations rhétoriques, et des persuasions de pressions et non de raison.

 

L'enquêteur vacille légèrement sous la puissance de feu qui subitement l'assaille, mais réaffirme néanmoins avec assurance : « Une certitude : Jacky Martin est lié à cette affaire. »

 

F. Saint-Arroman

 

Aujourd'hui lundi, la Cour visionnera la manipulation des scellés dans le cabinet de la juge d'instruction pour verifier si une contamination par l'ADN de Jacky Martin fut possible ce jour là.
On espère requisitions et plaidoiries mardi, et verdict mercredi.
Le planning n'est que prévisionnel, les débats sont soumis à leurs propres aleas.

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