mercredi 12 août 2020
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Il avait bu. Il voulait soi-disant poser plainte pour vol de vélo. A 4 heures du matin ? Qu'à cela ne tienne, il escalade le portail de la caserne de gendarmerie, et s'écroule de l'autre côté. Les gendarmes rentrant d'intervention le trouvent inconscient...

 

C'était dimanche dernier à Tournus. On s'en rapporte au récit des gendarmes et des pompiers car le prévenu ne se souvient de rien, mais il ne conteste pas : quand il a bu, il ne peut pas supporter l'uniforme.

 

Les faits

 

Deux gendarmes, donc, rentrent à leur caserne de Tournus un peu après 4 heures du matin, et découvrent Mr C., inconscient, à l'intérieur de l'enceinte. Ils le reconnaissent, et commencent par lui porter assistance : l'un le place en position latérale de sécurité, l'autre appelle les pompiers. Mr C. reprend conscience et les insulte. Répertoire classique : bâtards, fils de pute, enculés. Un cran au-dessus, il les menace de mort : « Je vais revenir, je vais vous buter, moi aussi j'ai une arme ». Il essaie de les frapper, bien sûr, et, plus original, de les mordre. Il parvient à saisir entre ses dents le pantalon d'un des gendarmes au niveau du mollet et ne lâche plus. Comme un roquet. Les deux hommes finissent par le menotter, quand arrivent les pompiers (volontaires) qui vont recevoir leur paquet aussi, d'insultes, d'agitation : ils lui entravent les jambes avec une corde. Les pompiers le placent dans un matelas coquille : dans le camion, Mr C. se tape la tête contre le brancard. Le personnel hospitalier est insulté aussi, on le garde hospitalisé un jour et demi.

Outrages, violences, menaces de mort, rébellion, circulation non autorisée sur un terrain affecté à l'autorité militaire, en état de récidive légale. Comparution immédiate, et, fait inhabituel, deux gendarmes à la barre pour se constituer parties civiles.

 

Celui qui « ne peut pas voir les gendarmes » quand il a bu

 

Mr C. a 37 ans, il est originaire de la Réunion, en a le teint hâlé. De loin, il offre un visage aux traits réguliers, équilibrés, un beau visage. Il ne fait rien de répréhensible, sauf quand il a bu. Et il boit depuis longtemps. Il boit par litres de bière quand il s'y met. Il vit en concubinage, depuis 10 ans avec la même femme. Ils ont 3 enfants. Elle fait des ménages, ils perçoivent un peu d'alloc. Il n'a pas travaillé depuis sa dernière sortie de prison.

On ne saura rien de son histoire, on sait seulement de quels cailloux il a rempli ses chaussures, qui rendent sa marche de plus en plus difficile : 9 mentions à son casier judiciaire, conduite sous l'empire de l'alcool, refus d'obtempérer, rébellions, outrages... Deux hospitalisations en secteur psychiatrique, en 1995 à la Réunion, et à Sevray, il y a 7 mois environ, suite à une tentative de suicide : « Je voulais me foutre en l'air, mais vu que les gendarmes étaient là, je m'en suis pris à eux. »

En tout, il a déjà passé 6 ou 7 ans de sa vie en prison, et le rythme des incarcérations est parti pour s'accélerer. On lui a récemment refusé un aménagement de peine, il devra purger 2 mois, une condamnation récente.

 

L'alcoolisme, continent noir de notre société

 

L'expert psychiatre dépêché de Lyon a rempli la mission demandée : il a produit une expertise, un petit rapport d'examen psy, dans lequel il note que « l'alcool lève les inhibitions de Mr C. », « que Mr C. a des failles narcissiques, que l'alcool vient colmater ». Vulgate réduite à ses évidences. Rien de nouveau sous le soleil : « l'alcool lève les inhibitions de Mr C », qui a des « failles narcissiques ». Le point qui intéresse le Tribunal est qu'il soit accessible à la sanction pénale. Il l'est. Soit. Et tant mieux pour lui d'un certain point de vue. Mais qu'apporte l'expertise ? Mystère. Si ce n'est que le psychiatre précise que lorqu'il n'a pas bu, Mr C. est un homme « paisible et inoffensif ».

 

Que notre société n'ait pas, ne cherche pas, semble-t-il, à avoir un regard plus éclairé sur la question de l'alcoolisme qui pourtant occupe le box des prévenus, occupe une quantité importante de places en prison, occupe des flopées de travailleurs sociaux, occupe la police, occupe les gendarmes, occupe le Tribunal (soit 3 juges, un procureur, un greffier) est très mystérieux. Pourquoi ?

 

Les alcooliques finissent par apparaître comme des parias, comme l'illustre tragiquement l'histoire de cette femme de 46 ans, grande alcoolique envoyée à la prison de Corbas, jugée sans chaussures aux pieds, en pantoufles (ici), sans que cela gêne qui que ce soit.

Les comportements des alcooliques font le vide autour d'eux, souvent. Qu'on les considère comme responsables de ce qu'ils font (« L'alcoolisation est un fait volontaire, et non une circonstance atténuante », rappelait la Procureur) est une chose, qu'on ne puisse comprendre que les peines de prison soient sans effets positifs sur la plupart d'entre eux, en est une autre.

 

Maître Bordignon : « Supprimer l'alcoolisme, c'est automatiquement supprimer les délits, en ce qui concerne Mr C. », elle demande que la peine de prison ferme soit courte, et qu'on l'assortisse d'un sursis avec des soins contraints, sous hospitalisation. Maître Bordignon ne cherche pas à exonérer Mr C. de sa responsabilité, elle dit juste que sans cela, eh bien la société reste avec un problème sur les bras. Son client a fait plusieurs tentatives de soins et autant de rechutes : il ne suffit pas de vouloir, ou de bien vouloir. Les choses sont plus compliquées, plus longues, et c'est certain, bien difficiles à traiter, pour peu qu'on s'y attaque.

 

Le Tribunal condamne Mr C. à 18 mois de prison ferme, incarcération immédiate.

Le risque de suicide est noté à l'intention du centre pénitentaire.

« Spécifiquement », précise le Président.

 

F. Saint-Arroman

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