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Quand les trois hommes menottés pénètrent dans la salle d'audience, un vieux chibani, assis dans le public, prend son visage dans ses mains, il a des sanglots. Il passe sa main droite sur son visage raviné, comme pour en chasser toute trace d'émotion. Entre douleur et honte, ce père va assister à toute l'audience, et verra son fils incarcéré.

Un père... présence si rare en audience « stup ». Le public est très familial, il faut dire que les prévenus ne sont plus si jeunes que ça, ils ont entre 35 et 40 ans, sont mariés ou en couple, ont des enfants, une implantation locale forte : ils sont tous nés ici.

Un prévenu comparait libre : PM, 28 ans, toxico au visage mangé par des cernes immenses, au corps sec, plutôt petit, et plutôt bavard. Tout est parti de lui, contre son gré.

 

Les faits 

 

Le 1er octobre 2015, en fin d'après midi, un OPJ qui faisait quelques courses se trouve sur le parking de la boulangerie Ange, à côté d'Intermarché, assiste, fortuitement, à une transaction : on se passe de la drogue sous ses yeux. Il reconnaît le client : PM, grand toxicomane devant l'éternel des toxicos.
A partir de là, surveillances, écoutes, enquête.
Le circuit ? PM, qui consomme jusqu'à 5 grammes d'héroïne par jour, s'approvisionne vers les frères A., Suleyman et Sezer, dont le fournisseur est Mohamed S.
Il semble que l'enquête ait permis de monter encore la pyramide, mais le Parquet a choisi de tronçonner le dossier, il devrait donc y avoir des suites.
Le 12 janvier les hommes sont arrêtés et placés en garde à vue, ils comparaissent une première fois et demandent un délai pour préparer leurs défenses, ils ont donc été jugés hier, en comparution immédiate.

 

Il grugeait non seulement sur les quantités mais parfois sur la substance

 

Donc, en attendant les suites, on garde la focale sur ces 4 hommes : le client ultra-défoncé, PM, ses vendeurs, les frères A., leur fournisseur, M.S.
Ils ont tous reconnu ce qui leur est reproché, et l'audience, comme toujours en matière de stup, va porter sur des questions de quantités et de sommes.
On y apprend que Sezer a toujours arnaqué son client PM, sur les quantités vendues, et parfois sur la substance !, ce qui valut au malheureux junkie d'en être malade. Ce dernier est surendetté : 12 000 €. Sa copine et lui, ensemble depuis 9 ans, sniffaient ou fumaient pour 1000 € par mois...

Ses 2 fournisseurs sont eux aussi des toxicos. Le fournisseur des fournisseurs un peu moins : il a un métier à responsabilité, il l'exerce parfaitement d'après son employeur, on ne l'imagine pas mener à bien ses tâches sous l'effet de l'héroïne. En réalité ils sont tous sous Subutex ou Méthadone. Les frères ont des peines de suivis mise à l'épreuve en cours. La dernière condamnation de M.S. était de 3 ans, pour des stup. Ils sont tous les trois en état de récidive légale.
Dans le public, on s'inquiète mais on les entoure : l'enveloppe familiale marche à plein, et un pote est même prêt à embaucher les frères, là, tout de suite, si ça peut aider à ce qu'on les laisse sortir.

 

L'argument à deux balles d'une défense à court :

s'il n'a pas été condamné récemment c'est qu'il ne faisait rien d'illégal

 

Sortir... Sezer n'en doutait pas, lui qui se vantait d'avoir embauché, pour sa défense, un ténor du barreau lyonnais, comme un sésame en or ("et au prix de l'or", murmure-t-on dans les couloirs du Palais) pour contrer le Tribunal. Lui qui dit avoir fumé son dernier joint « en maison d'arrêt », qui a du « Monsieur le Juge » plein la bouche. Qui prétend avoir fait œuvre humanitaire en dépannant PM de 20 € un jour à la Chanaye pour qu'il s'achète une dose. On croit halluciner devant un tel salmigondis dans une tête manifestement bien crâmée aux produits de toutes sortes.

Les avocats de la défense vont plaider selon plusieurs axes : ce ne sont pas eux les « gros poissons », et pendant qu'on laisse les fournisseurs du fournisseur des fournisseurs tranquilles, on s'en prend « aux plus stupides », ceux qui n'ont pris aucune précaution... Maître Braillon monte en charge contre les produits de substitution, qui masquent une problématique sans la régler, comment s'étonner alors qu'ils y reviennent ? La vedette lyonnaise, Maître Giudicelli, plaide « la rechute ». Ah ben ils avaient arrêté, tout. La preuve ? Ils n'ont pas été condamnés ces dernières années... Et alors les malheureux rechutent, et il faudrait les enfoncer pour ça ? L'argument est spécieux, mais c'est le moment de griller toutes les cartouches car après, il sera trop tard...

 

Verdicts

 

Il est déjà trop tard, car après en avoir délibéré, le Tribunal déclare les prévenus coupables et condamne :
PM à 1 an de prison assorti d'un sursis mise à l'épreuve de 2 ans (PM n'avait pas de casier, et ne revendait pas)
Les frères A., qui rivalisaient pour la vente, mais dont l'un insistait à l'audience sur une implication bien moindre que son frère, ont la même peine : 18 mois de prison, et 5000 € d'amende chacun.
Mohamed S., 24 mois de prison et 7500 € d'amende.
Mandat de dépôt pour les 3, incarcération immédiate.

 

F. Saint-Arroman