jeudi 17 octobre 2019

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Invité de la Ville de Charnay-Lès-Mâcon, le Docteur en histoire, spécialiste de la première guerre mondiale et de l’histoire du XXe siècle, Jean-Yves Le Naour est venu samedi à la Verchère présenter ses travaux sur le sujet encore douloureux des fusillés de la Grande Guerre.

 

A l’invitation de Jean-Louis Andrès, maire de Charnay-Lès-Mâcon, l’assistance s’est levée afin de respecter une minute de silence en mémoire des victimes de Paris.

« Parler d’histoire nous permet aussi de comprendre le monde d’où l’on vient, qui l’on est et, peut-être, où l’on va… » C’est par ces mots que Jean-Yves Le Naour introduisit son propos : Les fusillés de 14/18 et le débat sur la réhabilitation de ces fusillés.

Ce fut un magistral exposé qui a captivé une centaine de personnes, venus malgré les évènements, qui nous a appris, notamment, qu’il y a eu 11 fusillés en Saône-et-Loire sur les 2300 condamnés à mort dont 1000 furent effectivement fusillés après les grâces Présidentielles (150 pour des délits de droits commun et le reste pour des faits de désobéissance, de refus d’obéissance, abandon de poste, en présence de l’ennemi… )

 

Justice militaire : suppression, amendement ? Un vieux débat !

 

Le refus d’obéissance était passible du conseil de guerre et conduisait à coup sûr au peloton d’exécution ! La justification communément admise par le commandement était : si l’on n’est pas sévère, les hommes ne tiendront pas … Ces exécutions induiront la démoralisation : Horrifiés, dégoutés… des français tuent des français ! Déjà, avant la guerre, le débat, avec l’affaire Dreyfus, avait déjà commencé sur les Conseils de Guerre. Les Radicaux socialistes, depuis 1899, s’interrogent sur la justice militaire : suppression, amendement ? Mais les projets contradictoires feront échouer tout changement et la France rentrera en guerre avec un règlement de discipline générale datant de 1857.

Mais il y avait déjà tout ce débat avant-guerre : pourquoi la justice militaire doit-elle exister ? Pourquoi les citoyens ne seraient-ils pas justiciables devant les mêmes tribunaux ? Pourquoi un militaire ayant commis une faute n’irai pas devant la justice civile comme tous les citoyens ? Anatole France disait : « Il y a longtemps que le code militaire devrait se trouver au musée des horreurs ! »

 

1914 : L’abdication des civils devant les militaires

 

La loi sur l’état de siège octroie tous les pouvoirs à l’Armée sur l’ensemble du territoire. Le Général Joffre est détenteur d’un pouvoir supérieur à celui du gouvernement… à l’époque on pensait que la guerre serait courte ! Il est donc « normal » de confier tous les moyens au Général en chef de la France. Le gouvernement, replié à Bordeaux, ne contrôle plus rien et Joffre a la justice dans ses mains. Mais Joffre trouve que cette justice est trop lente car l’homme a encore le droit de faire appel. Il demande la suppression de l’appel, obtenu les 10 et 17 aout. Reste encore la grâce présidentielle, mais là encore Joffre demande à Alexandre Millerand un décret pour suspendre le droit de grâce! Et c’est un fait acquit le 1er aout 1914.

Mais ce n’est pas encore assez ! Joffre trouve que c’est encore trop lent, il y a encore des débats, des instructions de dossiers, faire des enquêtes, rechercher des témoins… Tout cela prend trop de temps ! Il demande donc des procédures d’exception pour juger plus rapidement et obtient, à nouveau par un décret du 6 septembre 1914, la création de la cour martiale spéciale de 3 juges (jugement à 2 contre 1) qui pourra statuer sans instruction, sans enquête. C’est la porte ouverte à l’arbitraire, aux erreurs judiciaires. Dans l’esprit du décret, cette cour ne devait statuer que dans des cas de flagrants délits, sauf que dans la pratique, on ne réunit plus les conseils de guerre mais les cours martiales spéciales. Dans l’esprit d’efficacité, les droits de la défense sont bafoués… Reste l’avocat… Mais au début de la guerre on nomme n’importe qui comme avocat. Ça peut être, un sous-officier, l’aumônier… Ce ne sera plus le cas vers la fin de la guerre. Sévérité, violence, loi d’exception, toutes ces histoires arrivent aux oreilles des parlementaires et le 10 décembre 1915 ils vont abroger toutes les lois d’exception. Avec la loi d’avril 1916 la grâce présidentielle est largement accordée et dès 1918 interviennent les premières réhabilitations.

 

Il faudra attendre 1928 la proposition de loi de Sabinus Volaire, de la SFIO, instituant un tribunal exceptionnel d’anciens combattants votée a l’unanimité de la chambre, mais il va falloir attendre encore jusqu’en 1933 pour que ce soit effectif ! L’Union Nationale des Combattants (UNC) est très investie. Entre 1933 et 1935, 61 dossiers sont traités, mais des bruits de bottes se font entendre de l’autre côté du Rhin, et les fusillés tombent dans l’oubli… Un soubresaut en 1957 avec le film « les sentiers de la gloire » qui, à l’époque est considéré comme une atteinte à l’armée française. La première diffusion aura lieu en 1989, à la TV, en deuxième partie de soirée ! Mais ce sujet revient à partir de 1990 avec de nombreux livres, pièces de théâtre… Expositions… La Grande Guerre a fait un grand retour dans notre mémoire et les fusillés, avec.

Mutineries, mutilations volontaires, désobéissance collective, l’affaire des 4 caporaux, les psychonévrosés considérés comme des simulateurs, Vingré, Firé, Souain, Etc. Etc… Jean-Yves Le Naour évoque tous les sujets avec force de détails et d’images, Des dates précises jalonnent l’exposé.

 

Des morts « inapaisés »

 

…Effectivement, numériquement, ces morts (650) ne sont peut-être rien par rapport à l’immensité du sacrifice (1 400 000 morts) dira le conférencier, mais ils ne sont pas morts comme les autres, ils sont tombés sous des balles françaises, c’est ça qu’on ne « digère » pas, ce sont des morts « inapaisés » et comme tous les morts inapaisés, ce sont des fantômes qui viennent nous « tirer par les pieds », parce qu’ils ne sont pas enterrés avec les autres ! Devant la grande fosse commune où Français et Allemands réconciliés se tiennent la main comme François Mitterrand et Helmut Kohl à Verdun, les fusillés crient : ET NOUS, ET NOUS !...

Et donc la question est : (et l’on voit bien que c’est la dernière question qui soit conflictuelle, c’est un débat politique !) Faut-il réhabiliter ou non les fusillés ? Mais tant que l’on n’aura pas tranché ce débat, le consensus autour de la Grande Guerre et son aspect fédérateur ne sera vain. Tant que l’on n’aura pas reconnu ces hommes, comme les autres, des victimes d’un passé de violence et d’horreur, ils continueront à planer et perturber ce caractère consensuel et fédérateur de notre souvenir.

La question des fusillés tomberait- elle dans l’oubli après les commémorations ? Pourtant l’enjeu n’est pas mince car ce serait se réconcilier tous autour de la même tombe…

Après ce brillant exposé, de nombreuses questions furent posées à l’historien : La condition des familles de fusillés ?… Comment les soldats ont été choisis lors des mutineries ?... Le sort des veuves ?... Etc.

 

Quelques échanges avec le Maire

 

Jean-Louis Andrés : Une conférence très instructive, en tous cas qui aborde des problèmes humains à travers un certain nombre d’évènements et un problème aussi de justice humaine à travers des contingences extérieures et j’aimerai que cette conférence soit complétée par une conférence sur la justice, en globalité, et puis aussi sur l’engagement de l’ensemble des personnes de ce conflit mondial.

GL : Quel parallèle pouvez-vous faire sur les derniers évènements à la lueur de cet exposé ?

JLA : Je n’ai pas envie de faire de parallèle en ce sens que les évènements sont tellement différents… D’un côté la barbarie est le résultat d’un état de droit qui est la guerre et, qu’on le veuille ou non, il y a les conventions de Genève qui règlent la guerre. Là, on est dans un état de barbarie et d’agression. Egalement, je voudrai dire que ces évènements nous poussent à réfléchir sur l’organisation du monde et sur les moyens d’interventions de l’ONU. Il ne faudrait pas que l’ONU ressemble à la SDN (la Société Des Nations)…

Gilles Lalaque

 

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