samedi 6 juin 2020
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Ce n’était pas Tengri qui leur tombait dessus mercredi en fin d’après-midi, c’était les policiers de la BAC, en civil, qui les contrôlaient après les avoir filés.

Trois Mongols, plus précisément un Mongol et deux Chinoises de Mongolie intérieure, entassaient dans leur voiture des sacs pleins de marchandises volées.

Tengri, le ciel, le dieu du ciel, ici, personne ne connait, sauf les cinéphiles, les routards, et ceux dont l’Asie Centrale enflamme l’imagination, et Batbaatar S., 50 ans, Zolzaya B., 29 ans, et Daria S., 47 ans, sont bien loin de chez eux, dans la grisaille de la vieille Europe, et sous d’autres cieux, moins bleus mais hospitaliers a priori : « le pays des droits de l’homme ».

Comment décrire cette impression difficile au cours de l’audience ? Ce côté « no way » qui s’en dégage, no way pour les trois prévenus coincés au carrefour de la réglementation concernant les étrangers, et du droit pénal en vigueur sur le sol français. Une interprète mongole a été dépêchée de Grenoble : dans la région il n’y en a pas.

Les faits :

Avant-hier une voiture banalisée de la BAC patrouille dans la zone commerciale de Mâcon nord. Les policiers remarquent une Laguna occupée par « des individus de type asiatique », et voient les deux femmes monter dans le véhicule : elles semblent n’avoir fait aucun achat, les policiers décident de les surveiller. S’ensuit une petite tournée. Au sortir d’Aldi le chauffeur descend du véhicule, prend un sac poubelle vide et y engouffre 4 gigots d’agneau congelés. La police intervient alors. Dans le coffre, elle trouve des paquets d’enveloppes pré-timbrées, 6 flacons de gel douche, 12 déodorants, 12 morceaux de Comté, 12 bouteilles de shampoing, 8 lampes frontales, 2 lampes de poche, et 2 paquets de serviettes hygiéniques. Dans un sac à main, 8 paquets de cigarettes, des barillets de porte tout neufs, le reçu d’un mandat de 1000 euros à destination de la Chine.

Les mongols sont tous trois demandeurs d’asile, mais deux d’entre eux ont été déboutés de leur demande en première instance, et peut-être en deuxième mais on n’en saura rien : personne ne maîtrise le droit des étrangers au TGI. Ce qu’on appelle le droit des étrangers relève du droit administratif et le TGI n’est pas compétent, le Tribunal Correctionnel est compétent en matière pénale, et comme les trois prévenus passent leur temps à voler, se faisant arrêter parfois, il est assez logique qu’ils atterrissent ici. No way.

La lecture des vols de mercredi laisse le goût à la fois du trop (les quantités) et du pas assez (relire la liste) pour un observateur extérieur, mais le Tribunal dispose d’informations complémentaires. Les trois résident en région parisienne, « résident » étant un grand mot pour des gens qui passent par le 115 ou des compatriotes ou des locations exorbitantes (300 € pour partager une chambre de bonne). Monsieur S., arrivé en 2004, a connu deux incarcérations déjà, pour vols et violences alcoolisées, conduite sans permis. Le FNAEG le connait 14 fois. Du reste son OQTF (obligation de quitter le territoire français) est assortie de 2 ans d’ITF, interdiction du territoire français, à cause de ces condamnations. Madame S. est en France depuis 2009, elle aussi a reçu une OQTF, le FNAEG la signale 15 fois pour des vols à l’étalage. La plus jeune, Madame B., est ici depuis un peu moins de 3 ans, elle était infirmière dans son pays, elle dit qu’y retourner est dangereux pour sa vie, elle fut condamnée 3 fois en 2014 pour vols en réunion, et le FNAEG la signale 10 fois. Tout cela fait donc beaucoup, beaucoup avec du peu additionné.

Sur Facebook ils sont amis. Ils postent, comme tout le monde le fait, des photos d’eux, pour se montrer, pour se montrer en situation aussi, devant la Tour Eiffel mondialement connue, ou au parc Astérix. Chacun ses figures : ils ont Gengis Khan, on a Obélix.

Ils postent des photos de leurs familles, aussi, en costumes traditionnels. Ils lisent le cyrillique, trace du protectorat russe qui n’a cessé que récemment.
Qui peut prendre la mesure de ce que cela peut signifier pour eux ? Aucun de nous. Entre eux et nous, le monde, pas moins. Et entre eux ici et nous, le monde parallèle de leur communauté, où l’on s’organise pour survivre, où peut-être certains y sont contraints par d’autres, peut-être pas, on ne sait pas.

Maître Denave et Maître Bordignon vont plaider l’état de nécessité. De fait, de quoi vivre lorsque, débouté de sa demande d’asile, on ne peut plus prétendre à l’allocation temporaire d’attente ? Comment manger ? Comment payer la moitié du loyer de la chambre de bonne que l’on partage ? « Nécessité fait loi » rappelle Maître Denave, et elle souligne qu’il n’y a aucune victime, la totalité des marchandises a été restituée, à l’exception de la viande qui a été détruite (chaîne du froid rompue). Pas de parties civiles, personne n’est lésé. Maître Bordignon insiste sur les produits de base : ni luxe, ni superflu.

Le Parquet maintient qu’il y a une bande organisée puisqu’il y a un véhicule, des vols constants et répétés pour des quantités qui permettent la revente, on a la trace d’un mandat de 1 000 € : ça fait beaucoup pour des gens sans ressources.

Batbaatar, Zolzaya et Daria vont regretter d’être venus à Mâcon : le traitement qui leur est appliqué est loin de ce qu’ils connaissent en région parisienne où si des vigiles les stoppent avec 6 flacons de gel douche, la restitution suffit à les laisser quitter le magasin. La BAC en contrôlant la voiture qui s’emplissait des larcins, le FNAEG qui garde trace de tous les signalements, et les condamnations antérieures auront raison de leurs périples.

Ils sont à plus de 8 000 km de chez eux, ils viennent de la terre du ciel bleu, dont on dit que les lacs le tutoient, nous ne savons pas ce qui motivait leurs demandes d’asile, nous savons juste qu’ils volaient à flux constant. Ils passeront les 6 prochains mois en prison, les deux femmes à Dijon, Batbaatar à Varennes. Mandat de dépôt. No way.

Florence Saint-Arroman

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