mardi 23 avril 2019

Comparution immédiate ce jour sous escorte renforcée pour un... vol de vélo.

La société française et son quadrillage administratif ne sauraient, au XXIème siècle, voir sortir d’un bois un nouveau Victor de l’Aveyron. Pourtant la société française en produit, dans un genre conforme à sa modernité : Loïc n’est pas « hirsute », ne marche pas à quatre pattes, n’est ni « velu » ni « sourd et muet ». Loïc a un état civil, les cheveux coupés court, il se tient debout, il parle et entend, mais selon ses moyens, et comprend ce qu’il peut, selon ses moyens également. Loïc est un enfant sauvage.

 

Vol en état de récidive légale

 

Le Tribunal s’est installé dans une salle voutée dans le bas du Palais. La salle est jolie mais petite. On compte 6 hommes armés en escorte pour un jeune homme tout juste majeur.

Loïc est imprévisible, il est violent, il fait peur.

Il a quitté l’école tôt, en 4ème, ce qui lui donne au mieux un niveau de cours moyen. Il n’a plus de parents. Délaissé-abandonné par son père, il perd sa mère, malade, une année à la veille de Noël. Il a connu les foyers, les camisoles chimiques, et désormais la rue. Aujourd’hui il a à peine 18 ans et est traduit devant le Tribunal Correctionnel, parce que son casier judiciaire est déjà lourd, et parce qu’hier il a volé un vélo, en état de récidive légale, avec un co-auteur, encore mineur, donc absent. Il demande un délai pour être jugé, le Tribunal va décider de son sort en attendant le jugement en mai.

 

Pathologie, mais laquelle ?

 

Ecoutons le Docteur Serge Aroles, qui s’est penché sérieusement sur les enfants sauvages : « Victor de l’Aveyron a été un malheureux enfant abandonné, rejeté, ou bien qui s’était perdu. Dès lors il ne pouvait que mourir ou, s’il survivait, il ne pouvait que régresser, tant sa vie allait être précaire, remplie de souffrances, de carences, de dangers. »

Loïc est issu du malheur et socialement il est mort. Sans domicile depuis 1 an et demi, auparavant en foyer, est-il devenu ce que la société peut faire de mieux dans un cas comme le sien ? A tous les coups pas ou peu aimé, diagnostiqué petit comme « hyperactif », la société lui donne ce qu’elle peut : des médicaments. Et pas des moindres. L’injection à effet retard est prescrite par les psychiatres contre les psychoses – notamment la schizophrénie, les troubles bipolaires et les états limites. Le traitement fait prendre du poids, Loïc à l’époque était gros et bouffi.

Or il a décidé d’arrêter son traitement. Pourquoi ?

« J’allais pas cachetonner toute ma vie, de toute façon c’était juste pour me faire dormir, ils me l’ont dit au foyer. »

Pathologie lourde. Lui a-t-on déjà dit qu’il avait une maladie mentale ? Non. Lui a-t-on déjà dit qu’il avait un problème ?

« Tout le monde me le dit ! lance Loïc déjà exaspéré qu’on l’interroge sur cette évidence. »

 

Le rejet fabrique du rejet

 

Ecoutons encore le Docteur Serge Aroles : « …ces petits d’hommes qui deviennent en fait sauvages, étranges, étrangers à notre société. La mise au placard, c’est la sinistre recette pour ensauvager un petit, un petit humain mais aussi un petit animal. »

Loïc est devant les juges, une fois de plus, mais comment s’inscrit sa vie ? Où ? Dans quel espace-temps, étranger aux nôtres ? Il n’a jamais travaillé. Le Président lui demande si quelque chose le tente. « Maçon. » Peut-être pourrait-il faire une formation ? « Ah non je ne veux pas faire de formation. » Du reste : « J’avais rendez-vous aujourd’hui pour un logement, et puisque je suis là devant vous tous, je l’ai loupé. »

Une fois il fut hospitalisé pour des raisons psychiatriques, mais quand ? « Oh c’était il y a … très très longtemps. » Il parle comme s’il avait 60 ans, il en a 18.

Il dévisage les quelques personnes présentes. Regard froid, visage dur. Et l’on songe :

« On serait tenté de supplier, mais en vain on le sait bien, comme pour le dormeur du val :

Nature, berce-le chaudement… Mais la nature ignore la poésie et nos sentiments. », et puis de toute façon dehors, c’est le macadam, pour la chaleur on repassera.

 

 La liberté ou la prison en attendant le jugement

 

Le Tribunal n’a qu’une seule alternative : ordonner une détention provisoire, ou le laisser sortir (et pour aller où ?) en attendant le jugement. La part difficile revient à l’avocate de Loïc : « J’ai conseillé à mon client de demander un délai, parce que je m’inquiète de sa personnalité. Je pense qu’on ne peut pas le juger décemment sans avoir établi s’il est responsable pénalement, ou s’il y a une altération de sa responsabilité. Je vous demande de diligenter une expertise psychiatrique. »

Le Président s’adresse à Loïc : le Tribunal prononce un mandat de dépôt, et ordonne une expertise psychiatrique. Le jeune homme ne bronche pas. Alors le Président lui dit « mandat de dépôt, ça veut dire que vous allez en prison en attendant le jugement. »

 

« C’est quoi c’te histoire, M’dame ? »

Soudain excédé, Loïc, pendant qu’on le menotte, lance à son avocate : « C’est quoi c’te histoire, M’dame ? »

Il n’y a pas d’enfant sauvage, il n’y a que des enfants martyrs.

Florence Saint-Arroman

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