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En cette époque au narcissisme écervelé, où bon nombre d'entre nous se donnent du mal pour ne pas être « comme tout le monde », il pourrait être reposant d'en croiser un qui n'aspire qu'à l'inverse : « Je veux être Monsieur tout le monde. » Mais 18 ans de réclusion criminelle à la centrale de Clairvaux, ça vous distingue jusqu'à la fin des temps, semble-t-il.

 

D'origine marocaine, Samir a la peau très foncée, un nez de boxeur, le visage un peu allongé, et les yeux comme fendus à travers des persiennes, sauf quand il veut dire quelques mots à son avocate. Il ouvre alors deux quinquets grands et ronds, les iris noirs se détachent comme des soucoupes sur le blanc de l'oeil. Il est rigoureusement entravé, et la taille de la petite fenêtre en bas du box est celle de son visage, rien de plus : Samir est susceptible d'être dangereux, six gendarmes lourdement armés l'escortent et le surveillent comme le lait sur le feu. Alors, pour capter l'attention de son conseil, il met son énergie dans son regard.

L'histoire - « C'est pas une vie, la prison, c'est l'école du crime. »

A l'âge de 24 ans, Samir est condamné à 18 ans de réclusion criminelle. Sa détention est émaillée d'incidents et d'infractions, qui sont autant de mentions à son casier (25), et autant d'objections à une quelconque libération conditionnelle. Il purge l'intégralité de sa peine, il sort en 2013, il a alors 42 ans. En 2014 un incident le renvoie en prison : alors qu'il s'apprêtait à partir au Maroc, il confie, on ne sait pourquoi, ses bagages à un commerçant, mais ce dernier ne les surveille pas et tout est volé, Samir s'emporte violemment. 2 ans pour menaces, extorsion, et l'avocat commis est victime lui aussi.
« Cela prouve peut-être que le suivi psychologique (auquel Samir était contraint) a des limites, observe le président.
-C'est que j'étais pas à Eurodisney, j'étais en prison. On est livré à soi-même en prison, c'est la jungle, on vous rackette, tout. »
Le 9 novembre 2016, 6 mois ferme, au TGI de Bourg-en-Bresse : 30 grammes de cannabis sur lui. Le président s'interroge à nouveau sur l'efficacité des décisions de justice sur Samir, lequel revient à sa croix :
« C'est pas une vie, la prison, c'est l'école du crime.
-Je sais bien, concède benoîtement le magistrat, mais dans votre cas, même la semi-liberté échoue. »

Et puis, il y a à peine un mois, Samir, au sortir d'une discothèque à Lyon, est embarqué dans le coffre d'une voiture, roué de coups, et laissé pour mort sur un trottoir : 27 heures de coma, 17 points de suture sur le crâne, des côtés cassées, félées, 47 jours d'ITT.
On l'a dépouillé de tout, y compris de son téléphone, mais l'abonnement court toujours, et la victime qu'il est devenu va exiger à la boutique d'Orange de Paray-le-Monial qu'on lui rende ses sous, puisqu'il ne peut plus disposer de son abonnement. Les choses tournent mal : menaces de morts réitérées, menaces de délit, menaces de dégradations. Les gendarmes interviennent : outrages, rébellion, menaces de mort.
Samir est un petit gabarit, il invoque alors à tout bout de champ celui de ses frères, ou de ses neveux, qui viendra pour régler ses comptes.

Comparution immédiate - « Je voudrais bien ouvrir un snack »

Le tribunal dit à Samir ses droits : il peut être jugé immédiatement ou demander un délai pour préparer sa défense. Le prévenu, qui titube et qui a le droit exceptionnel de s'assoir si besoin, n'hésite pas : « Je demande un délai, ma santé avant tout ! »
Des examens médicaux sont prévus pour les blessures qu'il a reçues. Mais le tribunal, lui, va décider de son sort en attendant son jugement en juillet.
« Comment vous voyez l'avenir, monsieur ?
- J'ai demandé une marocaine qui vit au Maroc. Il est temps que je me marie, comme Monsieur tout le monde. Je voudrais bien ouvrir un snack ou un magasin de prêt à porter, vous voyez. »

Samir est suivi depuis 12 ans pour un traitement de substitution à la drogue : 8 mg de Subutex par jour, du Seresta matin, midi, et soir, un suivi psychologique. Il loge chez sa mère, le suivi mise à l'épreuve se déroule sans difficultés sur le plan des obligations auxquelles il est soumis. A l'évocation de sa longue réclusion criminelle, il pleure et se rassied. « Fortement désocialisé », dit le CPIP.
« Votre famille est là pour vous, vous avez des soutiens.
- C'est pas des soutiens, c'est des piliers. Je veux être Monsieur tout le monde.
- On a l'impression que vos actes ne suivent pas vos intentions.
- J'ai pas compris, ça veut dire quoi ? »

L'épreuve des réquisitions, la loyauté de la défense

Maître Guérin avait annoncé vouloir demander une expertise psychiatrique, à quoi la procureur souscrit pleinement : « On peut s'interroger sur la santé mentale de Monsieur. » En réalité Samir a connu deux gardes à vue : le 5 juin, un psychiatre le voit et préconise une hospitalisation pour « péril imminent », mais Samir va ressortir 4 heures plus tard. Et il retourne le lendemain exiger justice chez Orange. Le cirque recommence, nouvelle garde à vue, et un autre psychiatre, lui, trouve le prévenu « cohérent ».
Maître Guérin ne manquera pas, elle, de relever l'incohérence : « Il est ressorti de garde à vue contre l'avis médical. Le second médecin a quand même noté des troubles de la personnalité et des tendances psychopathiques probables. »

La procureur demande la mise en détention provisoire, elle insiste sur la réitération des faits le 6 juin. Le prévenu s'agite un peu, les gendarmes, debout, ont tous la tête baissée, les yeux braqués sur lui. La procureur dit qu'il faut aussi protéger les victimes. « Pffff ! » lâche Samir. Il gigote. Le militaire qui est sur sa droite abaisse sa main, pour l'engager à rester tranquille. « Il n'a acquis ni le sens de la loi, ni le sens des peines » conclut la procureur.
Dans la foulée, Maître Guérin plaide à partir de la sauvage agression dont Samir fut victime il y a peu, et qui finalement l'a mené chez Orange avec cette histoire d'abonnement qui court, en dépit du vol de son portable. Son client offre un visage déformé par des grimaces de douleur, il pleure silencieusement.
« Sans cette agression, il n'y aurait pas eu cette infraction. Il assure son suivi mise à l'épreuve, il satisfait toutes ses obligations et il sait qu'il en a besoin. Il est capable de respecter des contraintes. Et il a des pensées suicidaires, je préfère vous prévenir. Il a besoin de sa famille. »
Le visage de Samir à cet instant n'est plus qu'une gargouille figée dans l'expression des tourments de la géhenne.

Le tribunal est parti délibérer. Le chef de l'escorte quitte le box et se place dans la salle, à quelques mètres du prévenu, très exactement face à lui, en prévention. Le tribunal revient et annonce à Samir sa mise en détention jusqu'à son jugement mi-juillet. Samir se fige à nouveau, le visage dur et fermé, il détourne son regard des juges, ne veut plus leur répondre. Il veut en revanche parler à son avocate. Le gendarme face à lui lui laisse quelques secondes, puis fait des signes discrets à ses collègues : on l'entrave et on sort. Devenir Monsieur tout le monde, ça peut être un rêve.

F. S-A

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