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Vendredi soir, la psychiatre et psychanalyste Alice Cherki, s'est rendue à la médiathèque de Mâcon pour participer au ciné-débat de la Ligue des Droits de l'Homme sur le film « Concerning Violence », qui retrace l’histoire des luttes des peuples africains pour la liberté et l’indépendance à travers les écrits du psychiatre antillais Frantz Fanon.

 

 

Colonialisme et violence vont de paire

 

« Le colonialisme n’est pas une machine à penser, n’est pas un corps doué de raison. Il est la violence à l’état de nature et ne peut s’incliner que devant une plus grande violence » écrit Franz Fanon en 1961, peu avant sa mort dans son ouvrage « Les Damnés de la Terre ».

Le documentaire « Concerning Violence », réalisé en 2014 par Göran Hugo Olsson, corrobore des extraits de cet ouvrage avec des images d'archives et des entretiens des années 1960 et 1970.

 

Le sous-titre « Neuf scènes de l'auto-défense anti-impérialiste » est au programme. « La liberté passe forcément par la violence » écrit Fanon. De l'Angola, en passant par le Mozambique et la Rhodésie jusqu'à la guerre en Guineau-Bisseau, le spectateur est confronté pendant 90 minutes à des images de pure violence, qui ne s’exerce pas nécessairement sur le plan physique : Un employé et sa famille sont expulsés d'un site d'exploitation et déposés au milieu d'une jungle après avoir manifesté pour de meilleurs salaires, un colon traite son boy ouvertement d' « idiot » et de « métèque », des pillages, des bombes napalm, des morts, du sang, des colons et des colonisés mutilées.

 

Les images et les écrits de Fanon font frémir le spectateur qui se voir confronté à la folie de l'homme. Un homme qui combat pour un territoire, pour des ressources, pour le pouvoir, bref, c'est une piqure de rappel douloureuse : la richesse de l'Europe repose en partie sur le pillage des pays du Tiers Monde.

 

 

Alice Cherki, une porte-parole de la pensée de Fanon

 

Né en 1925 à Fort-de-France, Franz Fanon a fait des études à la faculté de médecine de Lyon et a commencé à exercer la psychiatrie en France. Préoccupé par le racisme, il écrit en 1952 « Peaux noires, masques blancs ». En 1953, Franz Fanon est nommé en Algérie comme médecin-chef de l'hôpital psychiatrique de Blida où le militant de l'indépendance algérienne et penseur dénonçant la colonisation, le racisme et la violence rencontre Alice Cherki, qui elle aussi, participe activement à la lutte pour l'indépendance de l'Algérie, son pays natal.

Depuis, Alice Cherki n'a cessé de suivre le chemin de Frantz Fanon pour devenir son relais et sa mémoire. Dans son livre « Frantz Fanon, portrait » (Le Seuil, 2000) et a entamé une réflexion sur la vie de celui-ci, avant de se pencher elle-même sur le sujet de la violence, notamment avec son ouvrage « La Frontière invisible, violences de l’immigration » , paru en 2009 aux Editions des crépuscules.

 

 

La pensée de Fanon, toujours aussi actuelle

 

Durant le débat qui a suivi la projection du film, la psychanalyste est revenue sur la pensée de Frantz Fanon, les enjeux psychiques des silences de l'Histoire, notamment dans le cas de l'histoire de l'Algérie, mais aussi sur la violence, qui est tellement présente de nos jours qu'elle passe parfois inaperçue. « Nous sommes réduits à des objets » se confie un colonisé devant la caméra lors du documentaire, et c'est dans cette phrase qui fait écho que l'on comprend l'actualité du sujet : « On vit dans un monde dans lequel on demande aux gens d'être des objets de consommation » insiste Alice Cherki. Le capitalisme fait violence aujourd'hui comme alors. Une violence qui dans une boucle infernale, se perpétue à travers le comportement des hommes.

Pour Cherki, l'actualité de l'œuvre de Fanon réside dans l'analyse clairvoyante de la domination de l'homme par l'homme sous tous ses aspects. « Deux cultures peuvent s'enrichir mutuellement seulement une fois que le statut du colonisateur et du colonisé est révolu » rappelle-t-elle.

Dans cette actualité marquée par la guerre, le terrorisme et la montée du populisme, où l'Autre continue à être un objet suspect, la pensée de Fanon apparaît aujourd’hui plus actuel que jamais pour tous les militants de la liberté et des droits humains.

 

Delphine Noelke

 

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