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« Ce jour là j'avais mangé à midi à l'accueil de jour. Bon. Le soir, j'allais pour rentrer chez moi en scooter, mais j'avais faim, alors je me suis arrêté pour manger. » Il y a une certaine logique dans ses propos, mais Monsieur S. n'avait pas de quoi payer et le savait. Ça s'est terminé devant les juges.

En état de récidive légale, vendredi après-midi.

 

Il chante et danse à côté de sa table, mais ne veut pas payer

 

Mardi soir, donc, Monsieur S. pensait rentrer chez lui, mais pris d'une fringale il s'arrête à la Pizzeria del Arte, avenue Charles de Gaulle. Il commande deux whisky, met du temps à choisir. La gérante, rompue à toutes les sortes de fréquentations, commence à se méfier et demande à la serveuse de garder un œil. Monsieur S. est gai ce soir-là, il chante, il esquisse des pas de danse à côté de sa table, il doit se raconter des trucs sympas, et n'a pas l'alcool triste.

Quand on lui a demandé de payer, il a haussé le ton. « Non, dit Monsieur S., j'ai juste demandé qu'on me laisse finir mon café. »

Des policiers arrivent vers 23h30, et rapportent avoir trouvé « un individu passablement excité, énervé », qui refuse de présenter sa carte d'identité et de payer. Monsieur S. titube et tient des propos incohérents.

 

Rébellion. J'ai dit : "J'ai pas envie"

 

A partir de là, les policiers décident de le menotter, mais n'y parviennent pas. Monsieur S. parvient à dérober son bras gauche, criant qu'il ne faut pas le toucher.

« Pourquoi avoir résisté ?

- Ils m'ont dit 'on va vous emmener', j'ai dit 'j'ai pas envie'. »

Les policiers le mettent à terre pour arriver à leurs fins, parviennent à le menotter. Monsieur S. a une côté fêlée.

 

Port d'arme blanche

 

Les policiers font une palpation de sécurité, et trouvent une lame de cutter.

« J'ai été mécanicien, il y a de l'air dans un des tuyaux du scooter, j'ai le cutter pour bricoler ça, avec un couteau c'est trop dur. »

L'explication ne passe pas.

En réalité Monsieur S. a été condamné en novembre dernier pour 3 histoires de filouterie d'aliments : 3 restaurants dans lesquels il a laissé une ardoise. Il est depuis en peine probatoire, une mise à l'épreuve qui n'a pas pu démarrer puisqu'il n'a pas répondu à la convocation. A-t-il remboursé les victimes ? « Y en un, je lui ai donné quelques euros, mais l'autre non, parce qu'il m'a agressé sur mon scooter. » Il n'a donc pas remboursé les précédentes victimes. Dans ces conditions, inutile d'espérer la moindre indulgence du Tribunal.

 

« Il vit dans son monde »

 

« Il vit dans son monde. », a répété Maître Veaux, pour sa défense.

On ne sait pas de quoi son monde intérieur est fait, on en saisit des bribes à l'audience, et on le regarde, souriant à on ne sait quoi ou qui, la main masquant sa bouche en mode Bismuth, marmonner des trucs qui doivent être agréables ou réjouissants, puisque même de loin on voit ses pattes d'oie s'épanouir.

Monsieur S. a 67 ans, « et demi », précise-t-il. Il fut marié, a deux enfants, et des relations avec eux, comme avec son ex-épouse. Il a travaillé, dans la mécanique, il est à la retraite depuis 2005. Il picole un peu-beaucoup parfois, mais dit qu'il n'est pas dépendant. Il vit chichement, avec une retraite de 1080 € par mois.

 

Pauvreté, solitude, « liberté »

 

Dans son monde, il est question de « liberté », car c'est un mot qu'il emploie à trois reprises, et c'est un mot rare en audience. Par exemple il voudrait vivre en caravane, pour sortir de la ville, pour être au vert : « J'aimerais être un peu plus libre. ». Il invoque aussi « la liberté » de vivre (avant que de mourir, précise-t-il), pour justifier son passage au restau, même si une pizza en guise de grand large, ça fait chiche.

Il est chiche, ce Monsieur, dans tous les sens du termes. Monétairement pauvre, excessivement court dans ce qu'il avance, et assez culotté pour filouter. Mais les mondes, le sien, et les autres, ne communiquent pas entre eux, en tous cas pas à l'audience.

Le Président le presse de questions pour essayer de trouver un fil conducteur. En vain. Monsieur S. répond à tout, complètement à côté de la plaque. Pourquoi s'est-il arrêté dans un restau alors qu'il savait ne pas pouvoir payer ? « J'espèrais m'arranger avec la dame. » Le Président lui fait observer que les maisons ne font pas crédit... Eh bien, justement ! « On devrait faire payer les clients à l'avance, comme ça il n'y aurait pas ce problème. » Rires étouffés, regards hilares.

A côté de la plaque. « Solitude, reprend Maître Veaux. Cet homme est poli, attachant, l'audition se passe très bien, il était content de voir du monde. Il dit avoir passé une bonne soirée, a trouvé la serveuse 'marrante'. Tout ça, il dit que ce sont des aventures. »

 

« Des aventures »... Il va en vivre une nouvelle

 

 

Son avocate suggère une mesure de contrainte pénale, dont le nom seul arrache à nouveau des sourires au Tribunal, à moins que ça soit la suggestion de laisser ce Monsieur en milieu ouvert. Elle insiste : « Il a 67 ans. Il n'a pas insulté la police, n'a frappé personne. Le préjudice est de 63 €. La prison pour filouterie ? Il n'y a pas sa place. »

63 €... Etat de récidive ? Un Monsieur qui ne percute sur aucun élément de réalité ? Une procédure de comparution immédiate qui fait tomber les mandats de dépôts aussi sûrement que l'hirondelle rasant la terre annonce la pluie ?

 

« Presque tous les désirs du pauvre sont punis de prison », remarquait Céline

 

Le tribunal révoque les 4 mois de sursis du jugement de fin novembre, y ajoute 3 mois, et ordonne son maintien en détention : Monsieur S., à 67 ans et demi, va faire 7 mois de prison, en rêvant de liberté.

 

F. Saint-Arroman

 

Les trois policiers se sont constitués parties civiles et obtiennent chacun 150 € de dommages et intérêts, ainsi qu'une somme globale de 450 € au titre de l'article 475-1 du code de procédure pénale : Monsieur S. devra s'acquitter de ces sommes.